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Samedi 10 juin 2006 6 10 /06 /Juin /2006 18:36

Août 1993



J'ai l'impression de me réveiller après un drôle de cauchemard, je me sens bizarre. Cet étrange réveil dans ce monde où tout paraît presque normal, mais en fait, quelque chose a bel et bien changé.
Les gens s'agitent depuis quelques heures : ils l'ont lavé, habillé, et allongé dans le salon, dans son lit que mes oncles et tantes avaient préparé durant la nuit.
Alors c'est donc ça, un lit de mort. Bof, c'est pas terrible, c'est juste un lit. Mais ce qui compte c'est que je sois là, sur son coté, à la regarder, et à l'attendre. J'attends qu'elle se décide à me parler, à me serrer la main que je lui tiens et lui agite en espérant que ça l'aide à se décider. Mais le temps semble long, et on dirait que rien ne se passe. Peut-être qu'elle veut juste me faire la plus grande peur de ma vie ? Après tout, ce serait une bonne leçon, vu tout ce que je lui ai fait subir depuis que je suis né.

Quelle heure est-il, quel jour est-on ? J'en ai pas la moindre idée. Je ne sais pas vraiment si j'ai faim, où suis fatigué, ni pourquoi tout le monde autour de moi fait la tronche.
Oui, tiens, ils ont tous des mines dépitées, des regards dans le vague, la tête baissée. Ils parlent tous tout doucement, et toujours d'une voix tremblottante, comme s'ils allaient se mettre à pleurer.
Et puis il y a tous ces gens du village, qui viennent nous rendre visite au fur et à mesure, pour nous présenter leurs "condoléances". Moi, je vois pas trop à quoi ça sert, ça sert à rien de pleurer ou de s'excuser, puisqu'elle va se réveiller.


Les heures défilent, le jour, puis la nuit. Je n'ai toujours pas faim, et je ne me sens pas fatigué. Juste un peu mal aux genoux à force d'avoir les jambes repliées près de son lit. Je lui tiens encore la main, et lui fais de temps à autres des bisous dessus. Elles sont froides d'ailleurs ses mains, glaciales même, ce qui explique pourquoi on lui a mis une converture :  faut pas qu'elle tombe malade.

Parce qu'en fait, c'est peut-être ça, sa maladie, c'est peut-être de ça qu'elle souffre. Elle est malade de la mort, et la mort alors, c'est ça : une maladie qui nous fait dormir beaucoup trop longtemps. Ce qui expliquerait la raison pour laquelle on enterre les gens : tout simplement parce qu'on en a marre d'attendre qu'ils se réveillent, devant leur lit tout bête, avec leurs mains froides, et leur odeur étrange pas très agréable.
Alors voilà, j'ai tous envie de leur dire que ça ne sert à rien de parler à voix basse, d'être triste, de pleurer. Elle va se réveiller.



Il faut juste attendre, encore un peu.

Par DB - Publié dans : bio
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Jeudi 8 juin 2006 4 08 /06 /Juin /2006 00:22
Trois années, ou dix, je ne sais plus. Il m’aura fallu attendre trop de temps pour me décider à écrire. J’en ai pourtant toujours eu le besoin, l’envie, mais j’ai recalé l’écriture au rang de toutes ces choses que « l’on fera, bientôt  » et qu’au final, on ne fait jamais, et qui nous rendent toujours si coupables de notre passivité. Alors voilà, cette fois j’y suis, non sans appréhension, et… Allons bon, mon premier obstacle : raconter, oui, mais par où commencer ? Tiens, c’est sans doute cela qui m’a toujours empêché de le faire : jamais pu décider quand commençait une histoire, et quand elle devait finir.

J’aimerai pouvoir vous parler d’une belle enfance (que j’ai eu quelque part, je le sais) entouré des gens qui me sont chers, seulement, les seuls souvenirs que j’aurai voulu en garder sont maintenant bien trop flous. Aussi j’espère pouvoir en retrouver quelques un au fil de ces récits.

Une transition, non ? Non, tant pis, ce début fera l’affaire…

 
 
 
Samedi, 20 août 1993.

    J’ai 9 ans, j’habite une belle et chaleureuse maison, dans un petit village de quelques centaines d’habitants. Une petite allée de dalles en pente, sur laquelle mon skateboard a laissé les plus belles traces, de grandes fenêtres qui remplissent les pièces de lumière, un grand jardin fleuri, des cerisiers, des pommiers, et même un petit terrain de basket sur lesquel on organise des barbecues, quand il fait beau.


J’ai 9 ans, des parents adorables prêts à tout pour moi, mon arrière grand-mère qui vit avec nous (celle qui, tous les mois, me soumettait à un mini-cérémonial pour me remettre un billet de 100 Francs !). Et aussi un petit frère tout mioche, 1 an le bidule, et dont le nom a été trouvé en résultat d’une discussion familiale devant une publicité pour yahourt. Ah, et aussi une grande sœur, 12 ans, qui est une sorte de curiosité pour moi : comment peut-on être si sage, studieuse, droite, et avoir une chambre rangée comme la sienne ? Oui, moi j’ai 9 ans, et je suis une teigne, une peste, une vraie, je ne range pas ma chambre sans récompense à la clé (bonbons, jeux, argent), j’aime terroriser mon petit frère et bien sûr, faire pleurer ma sœur. Oui, ça j’aime bien, fouiller dans ses affaires, lui piquer sa Gameboy, et même la frapper avec mes bras tout maigres, mais j’ai pas peur, puisque je suis un « vrai dur ». Malgré tout ça, elle revient toujours vers moi pour me faire des bisous et des cadeaux, c’est vraiment étrange parfois, les filles.


Aujourd’hui je me suis encore disputé avec la frangine, mais cette fois elle a répondu avec les mains ! Pfiou, je ne savais pas à quel point les mains d’une fille pouvaient être douloureuses jusque là. Alors on est en froid, enfin, surtout moi, j’ai mal à ma fierté, mais je dois reconnaître que cette fois, mon adversaire a été plus fort que moi.
Alors à 21h45 et des poussières, je me dirige vers sa chambre, en face de la mienne, les yeux baissés, la voix tremblotante, et lui demande pardon. D’un sourire empli de sympathie, elle accepte mes excuses et redore un peu le mien. Je retourne dans ma chambre, étonnamment satisfait de ma démarche.
Puis elle vient toquer à ma porte, qu’elle entre-ouvre pour laisser passer sa tête, et me lance un grand sourire en me souhaitant la bonne nuit, agrémenté d’un « je t’aime mon p’tit frère » qui, je ne sais plus pourquoi ni comment, m’a fait un bien fou !

 

Puis du bruit. On tousse. Elle tousse, on dirait qu’elle tousse beaucoup, beaucoup trop. De mon lit je perçois aussi des petits bruits de pleurs qui viennent bientôt se mêler à ces sonorités malades.
Je décide de sortir pour voir ce qui se passe de son côté. J’avance timidement la tête hors de la pièce, dans le petit couloir de l’étage. Sa chambre est là en face de la mienne, un peu sur la droite. Bientôt le reste de mon corps suit : je fais deux pas, pas un de plus, pas un de moins. Deux pas avant que ma soeurette ouvre la porte d’un mouvement brusque, la paume frappant sa porte d’un bruit sourd, elle commence à courir, me bousculant dans sa course et laissant tomber ses lunettes presque cassées sur la moquette rêche.
Ses petits pieds d’habitude si graciles martèlent le vieil escalier de bois qui mène au rez-de-chaussée, bruit de tonnerre, de marteau, on ne sait pas trop. Vacarme nocturne, qui, je ne le sais pas encore, viendra bientôt rythmer tant de mes nuits.


 


    Je ne comprends pas très bien ce qui se passe en bas. Il me faut d’ailleurs bien quelques longues minutes avant de me décider à descendre.
Il se passe quelque chose, je le sais, mais quoi ?
En bas, dans le salon, une bonne partie de ce qui constituait une réunion de famille est encore debout, à discuter, à jouer à des jeux d’argent avec des cartes, à regarder la télévision, et à rire à gorge déployée. Et tout ce joyeux bordel ne sera bientôt plus que silence.


Je suis dans le sombre couloir d’entrée et continue d’avancer vers la lumière du salon, voilà, j’y suis, nous y sommes tous. Là, dans cette petite pièce où trône le vieux canapé en cuir marron.
Et elle, elle est dessus, et pleure, suffoque, je ne parviens pas à la reconnaître. Voilà qu’elle veut dire quelque chose, mais elle suffoque tellement qu’elle n’y parviens pas.


Ca y est, je commence à avoir peur, je ne sais même pas si je respire encore, ne sens plus mes jambes. D’ailleurs, mon corps tout entier est raide comme un piquet. Je me tiens là, entre la grande table à manger et le salon, lieu de toutes les attentions. Ma sœur est dans les bras de mon papy, allongée sur le canapé. Le visage tout entier trempé de larmes, elle répète « papy, papy, me laisse pas mourir. S’il te plaît ».


Mourir. Je croyais que ce mot n’existait que dans les films et dans les livres, et c’était la première fois qu’il venait côtoyer le dictionnaire de mon enfance.


 

 

Ma mère, infirmière depuis une vingtaine d’années, est là, très concentrée, presque imperturbable, et commence à prodiguer des gestes de premiers secours à sa fille. Puis, tout va vite, trop vite.
C’est l’agitation autour de moi, mais je ne comprends pas un mot de ce que tous ces gens peuvent dire, il semble que tous les sons soient déformés ou bien ne m’atteignent pas. Je n'entends que la voix de mes parents et celle de ma soeur.


Ma soeur qui tourne ses yeux vers moi, dit une fois, deux fois mon nom, et ne parle plus. Les mots et les pleurs sont devenus convulsions, j’entends ma mère crier à mon grand-père « tiens bien cette cuillère, il faut l’empêcher d’avaler sa langue ! », avant de lancer à mon père, qui, très poli avec les secours au téléphone, est en train de chercher les mots pour expliquer ce qui se passe sous son toît, sous ses yeux : « Mais dis leur qu’elle est en train de crever ! ».

Ah non, ce n’est donc pas non plus uniquement dans les films de guerre qu’on entend ce genre de répliques. Aussi je reçois mon deuxième choc linguistique, en pleine tête, en plein cerveau, et commence seulement à réaliser qu’Elle est en danger.


Mes yeux séchés, restés ouverts trop longtemps durant la scène, commencent à se gonfler de larmes, et de ma bouche sort continuellement son prénom. « Manivonne ».
Maman s’aperçoit que je suis là, et que je vois tout. Je vois que ma sœur a les yeux qui partent dans le vague, dans le haut, dans le plus profond des orbites, qu’elle tremble de tout son corps, que de la salive –enfin, quelque chose d’étrange, je n’ai jamais su ce que c’était- coule le long de ses lèvres et de son menton, recouvrant presque toutes les larmes. Alors mon père m’embarque sous le bras, comme un vulgaire objet qu'il transporterait au travers de son jardin, et je commence à pleurer, à crier son nom, tendant les bras et tournant vers Elle mon visage déformé par la peur.


 

 

 

    Papa me dépose sur le canapé-lit de la véranda. Bientôt, mon grand-père me rejoint, il a pour mission de veiller sur moi, de me tenir à l’écart. De suite je lui demande ce que je peux faire, oui, je veux savoir quelle est la méthode pour que quelqu’un décide qu’on me prenne à sa place, ça doit bien être possible tout de même, dans ce foutu monde où l’on crée toutes sortes de choses improbables. D’une voix étonnamment calme, il répond : "prie".

Pendant ce temps, ma grand-mère est sortie de cette véranda, dans le jardin à l’arrière de la maison, et peine à se frayer un chemin dans la nuit noire à cause de mon joyeux-fou de chien (au moins un qui n'était pas pris par la panique), afin d’aller y déposer une sorte de cierge. Et moi, en quelques secondes, me voilà devenu le plus croyant de tous les bouddhistes, de tous les chrétiens, de tous les musulmans, de tous les religieux.

 

Les secours sont enfin arrivés, pompiers, SMUR, après avoir fait hurler leurs sirènes dans notre petit lotissement et fait une entrée "en force". J’entends qu’ils tentent de la réanimer. C’est l’agitation dans toutes les têtes, les paroles sont confuses, les voix tremblent ou crient, les images, les sons se chevauchent, les couleurs du monde se ternissent et éclatent alternativement, on n’y comprend rien.


 Je crois, je prie, j’attends. Et j’écoute :
« 1, 2, 3 … 1, 2, 3 » Voilà ce qui rythme ma prière qui supplie.
1, 2, 3. Puis 7, 8…9 minutes. Plus de bruit. Un bref silence cassé par la voix d’un secouriste qui s'adresse à ma mère : « je suis désolé Madame, c’est fini. »
 

J’ai 9 ans je suis une teigne, une peste, une vraie. Sauf ce soir, samedi 20 août 1993, 22 heures 30, où je ne suis plus rien.

 
Par DB - Publié dans : bio
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